Les voleurs de chevaux
Delia Teo
2022
Ce peuple m’inspire une quête de liberté, de passion violente et communion avec la nature. Ces attributs constituent des ingrédients pour des tableaux puissants, avec des visages et postures expressives, des couleurs vives comme leurs habits colorés et leur musique qui accompagnait toutes les fêtes dans les villages autrefois. Les tsiganes exprimaient pleinement leurs émotions, en parlant fort, en criant et en chantant. Parfois, on aimerait leur ressembler.
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« Voleurs de chevaux » – Exégèse par Delia Teo
- Monde tsigane
Dans les pays de l’Est, les Balkans et la grande Russie, les tsiganes ont fait partie, pendant des siècles, depuis le Moyen Age, de l’histoire des peuples autochtones, tantôt en esclaves attachés et vendus avec les terres des boïars, tantôt en nomades épris de liberté absolue, voleurs et vendeurs de chevaux, diseuses de bonne aventure, musiciens et artisans du bois, du cuivre et de l’argent. Les récits de ses vies fascinent autant qu’ils effraient, les tsiganes ayant des règles de vie dures, impitoyables, violentes et passionnées. Amoureux des chevaux et des chemins, les nomades parcouraient les champs, les collines, traversaient les montagnes et les frontières entre la Bohème par les pays roumains et les Balkans, jusqu’à la Russie et l’Ukraine. Dans les pays roumains, les esclaves travaillaient à la cour des nobles, en cuisine, aux écuries, comme des musiciens, des menuisiers, hommes de main et femmes de chambre. Les contes et légendes populaires leur attribuent des dons de divination, la « double-vue » (voir les vivants et les morts), le pouvoir de jeter des sorts et malédictions.
- Ma démarche artistique
Ce peuple m’inspire une quête de liberté, de passion violente et communion avec la nature. Ces attributs constituent des ingrédients pour des tableaux puissants, avec des visages et postures expressives, des couleurs vives comme leurs habits colorés et leur musique qui accompagnait toutes les fêtes dans les villages autrefois. Les tsiganes exprimaient pleinement leurs émotions, en parlant fort, en criant et en chantant. Parfois, on aimerait leur ressembler.
« Voleurs de chevaux » poursuit la série dédiée au monde tsigane revisité, intégré dans les paysages de l’Est, montagnes, plaines, steppes, rivières asséchées, forêts, villages…
« Voleurs de chevaux » est une œuvre exécutée à la peinture acrylique représentant le lit à moitié asséché d’une rivière, au milieu de l’automne, voire un mois de novembre avancé vers le froid de l’hiver. La palette utilisée décline une gamme de ocres, verts et bruns pour peindre le lit asséché, parsemé de végétation flétrissant sous le souffle de l’automne. L’eau d’un bleu froid reflète par endroit un ciel violet et une brume blanchâtre. Au loin, des peupliers immenses, sauvages, tremblent sous des rayons d’un soleil invisible.
Au premier plan, quatre cavaliers avancent au milieu de l’eau encadrant six chevaux liés ensemble par trois. Ce sont des chevaux volés qu’ils amènent ailleurs en prenant soin de suivre le cours de la rivière afin de ne pas laisser des traces. Des siècles durant, les tsiganes libres et nomades étaient connus pour leur talent de voleurs de chevaux. Une fois attrapés par les autorités, ils étaient rudement punis. En roumain, on utilise encore l’expression « battus comme des voleurs de chevaux », à savoir très violemment. Au regard des risques pris pour ces exploits, les voleurs de chevaux étaient des hommes qui avaient beaucoup de cran et rien à perdre, ils parcouraient les plaines et les montagnes pour repérer les chevaux mal gardés et ils les enlevaient avec un éventail de subterfuges allant du déguisement en loup pour effrayer les bêtes jusqu’à des fausses négociations avec leurs maîtres…
Ce tableau paraît paisible, les cavaliers avancent au pas, l’eau bouge à peine autour des chevilles des chevaux, en accueillant le reflets des animaux et des hommes. Toutefois, en regardant les hommes, très droits dans leurs selles, à distance égale des chevaux volés, on peut ressentir leur sens de l’organisation et la tension propre à leur mission. Un camaïeu de terre de sienne brûlée, orange de cadmium et ocre rouge teint l’eau sous les sabots des chevaux, comme un rappel des issues souvent sanglantes des rencontres de ces hommes avec la loi.
Malgré l’histoire derrière cette scène, « Voleurs de chevaux » dégage une atmosphère mélancolique d’automne tardive, embaumée du premier souffle froid de l’hiver, le lit de la rivière offrant ce mosaïque harmonieux de couleurs chaudes (les bruns, les ocres et les verts) et froides (les bleus, les violets teintés de sang), telle une balade de Ciprian Porumbescu ou un concert de Vivaldi.
